Drôles de rencontres chez un peintre qui a ses « têtes »

Se promener dans la galerie où expose Cyril Goury-Laffont est une expérience.
Passer d’un portrait à un autre —ceux-ci dominent en effet dans sa production récente — crée une sensation des plus étranges. Des sensations étranges.
Plutôt que portraits, mot trop sage, d’ailleurs faudrait-il dire passer « de tête en tête », ce qui rend compte, déjà, d’une partie du malaise que l’on peut ressentir de prime abord. En effet, il y a peu de corps complets dans ses tableaux, quelques rares silhouettes, mais l’essentiel est bel et bien une galerie de têtes, comme un trombinoscope géant de quelques représentants parmi d’autres de notre espèce : hommes, femmes, plus ou moins jeunes, plus ou moins vieux...


C’est ainsi une expérience aux frontières de la familiarité et de l’étrangeté qui est proposée. Chaque figure est à la fois familière, nous y reconnaissons en quelque sorte instinctivement nos semblables, amis, amies, fils, frère, père potentiels, quand ce n’est pas l’artiste lui-même, présent à travers de nombreux autoportraits, mais leur « tête », telle que la peint celui-ci, résiste à notre tropisme de reconnaissance. D’où la difficulté —et c’est ce qui rend intéressante l’expérience— à entrer pleinement en empathie avec ces visages, d’où cette infime distance avec laquelle on est forcé de les regarder, comme pour se protéger. Quelque chose de troublant se joue en effet dans le face à face avec eux, quelque chose de contradictoire, comme une hésitation entre fascination et dégoût, face à ce qu’on ne veut pas, au fond, reconnaître en eux : peut-être l’empreinte de la mort —déjà là, installée, ou à venir, programmée quoi qu’il en soit, que l’artiste nous mettrait devant les yeux.


D’ailleurs cette « tête » est parfois aussi bien une paire de pieds nus, dressés à la verticale, d’où pend une étiquette dérisoire comme à la morgue (dans une pièce qui mêle un mini portait noir-et-blanc —la photo d’identité mortuaire— et donc ces extrémités du corps en voie de décoloration post-mortem que sont les voutes plantaires) : le tragique anonymat de cette chair promise à disparition devient alors patent. Drôle de rencontre, ici, de ces deux extrémités de l’homme, réunies sur un même plateau/tableau, comme ils le seront peut-être un jour un bref et dernier instant sur une table d’hôpital. Cette toile pourrait décidément être l’emblème de toute la série présentée.

Il y a donc face à ces peintures l’expérience de l’effroi que l’on peut ressentir à la découverte de visages humains comme prématurément taxidermisés. C’est à l’évidence la mort déjà à l’œuvre que l’artiste traque dans les multiples « instantanés » qui saisissent les corps dans une posture où ils ne restent habituellement qu’un fragment de seconde, en temps normal trop peu pour que l’œil les perçoive vraiment ainsi. Or dans ces portraits, on peut exceptionnellement contempler plus longtemps ces instants volés au temps, au mouvement, donc à la vie. Les regarder à satiété nourrit notre désir voyeur d’en saisir une forme de vérité, d’absolu qui se cacherait derrière la fugacité des poses. C’est comme si arrachée au mouvement (de la vie), l’immobilité habituellement invisible révélait ses secrets. Et d’abord peut-être une violence, violence crue et cruelle des couleurs : la peinture d’une chair trop « couleur chair » justement pour être reçue sereinement. Peut-être est-ce aussi la vie que Cyril Goury-Laffont parvient à saisir ainsi. Sans doute en tout cas quelque chose de la fragilité de notre existence corporelle, l’énigme de notre chair et de son devenir, de sa mobilité promise à l’immobilité. Etrange ainsi de voir surgir, parmi les nombreux visages d’inconnus —et comme du passé cette fois— le visage de Baudelaire qui fut photographié en noir et blanc par Nadar, mais réincarné cette fois dans un portrait « colorisé », devenu charnel et pourtant décharné à la fois. Car le gris-terreux de beaucoup de ces « têtes », est mélangé parfois à la rubescence de la chair, celle de lèvres trop rouges notamment, dans un contraste rendu saisissant. Parfois aussi ce gris fatal se superpose très crument à celle-ci, comme un inquiétant masque de Fantomas qui l’étoufferait et la ferait taire à jamais.

La rougeur accentuée de la chair, presque indécente, fait aussi apparaître une texture particulière, une qualité profondément carnée là encore de l’épiderme. Les chairs paraissent gonflées et déformées par les couleurs, ainsi que par le relief que provoque le travail des ombres et des nuances de ton. Il y a ainsi dans ces visages quelque chose comme le gonflement d’un visage de noyé que le trempage a rendu plus potelé, la chair enflée de mort et non de vie. Aussi rougeurs, hématomes, ecchymoses presque, sont les outils chromatiques d’une sorte de traitement clinique du peintre, un peu comme si celui-ci embaumait les visages de ses « sujets » —et il y a la révélation d’une sorte de beauté dans ce traitement pourtant difficilement soutenable. Comme pour des écorchés, les muscles du visage apparaissent bien saillants lorsque la peau en a été retirée. Exhibition brute et même brutale de la corporéité.

C’est pourquoi ces têtes, malgré notre défiance, nous envahissent et nous hantent. En fin de compte, ce qui nous regarde à travers eux, c’est un excès de présence, laquelle s’impose à nous avec un manque totale de retenue, une impolitesse, une sorte d’obscénité. Obscénité non pas d’une nudité (bien que les sujets soient ou semblent presque toujours nus), mais d’un état de dénuement face à l’existence. Souvent ces visages semblent d’ailleurs surpris eux-mêmes en plein débordement de fatigue, en pause (mais pas en pose) de la vie, et apparaît alors une forme de souffrance, de douleur muette inscrite dans les traits, sorte d’absence à soi-même des visages peints.

« Peinture qui grimace », pourrait-on dire en définitive à propos de ces toiles. Car l’ensemble de l’exposition est marqué par une douleur sourde mais aussi par une forme discrète d’humour ou d’ironie (visible dans les autoportraits en particulier, ou dans l’extravagance de certaines mimiques ou de certains regards des personnages). C’est sans doute le résultat contradictoire de la lutte entre ces deux états opposés, vie et mort, coprésents à tout instant en chacun de nous. L’expérience n’est certes pas reposante, mais bel et bien éprouvante. Cependant, au–delà du trouble qui nous saisit, on y fait la découverte de quelque chose d’enrichissant, de nourrissant, la découverte d’une connaissance que l’on n’avait pas en entrant, et que l’artiste nous a fait voir. On en sort un peu nauséeux, mais bizarrement repu.

Rémi Astruc , professeur à l’Université de Cergy-Pontoise

 

 

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L'homme, seul, nu.

Bien sûr, les peintures de Cyril Goury-Laffont pourraient être qualifiées de
figuratives et contemporaines. Bien sûr, on y reconnait sans détour une forme humaine
devant un fond neutre. Bien sûr, elles traitent de la solitude et de la finitude. Mais bien plus
encore.

Elles poignent. Non par la froide exhibition de la désespérante chair humaine. Non
par le bouillant éclatement de l'homme morcelé. L'emploi du tracé et de la couleur ne
détermine ni ne délimite. La matière picturale informe l'humain plus qu'elle ne le montre ni ne
le créé.
Entre tracé et espace indéfiniment ouvert, entre ce fond sans fin et cette forme
sans assise, le corps humain n'est ni matière ni symbole. Désindividualisé mais
profondément habité, il est le lieu subtil où intériorité et extériorité se jouent. Où l'homme est
informé du fond duquel il surgit. Où le corps est matière vivante: ni somme secréte de
muscles devinés sous la surface peau, ni chair à vif criant une angoisse intime.
L'homme y est une boule de chair qui affleure et erre. Ces peintures ne figurent ni
l'homme, ni le corps. Mais la liquidité de la chair qui s'informe dans un mouvement spontané,
indéterminé et sans fin. L'humain ne se joue donc pas directement dans la figuration de
l'angoisse - même si ces peintures provoquent ce sentiment.

Chez Cyril Goury-Laffont, l'humain se joue ainsi dans cet échange instable du
corps sentant et du corps senti. La peinture se joue dans l'écho de la matière, entre intimité
et représentation. L'art se joue dans cet affleurement vertigineux. Il ne s'agit ni d'exhiber ni
de deviner l'homme. Il s'agit de le provoquer.
Comme un accident.

Caroline Pochoy, le 3 janvier 2008

CYRIL GOURY - LAFFONT